Argumentaire

Víctor Erice, El sol del membrillo (1992)

La présence de l’art et de l’artiste au sein de la fiction contemporaine est un fait bien avéré. Mais la communauté scientifique s’est-elle intéressée au regain d’intérêt, ces trois dernières décennies, d’une thématique par ailleurs si explorée au cours des siècles ? 

De La belle Noiseuse (Rivette, 1992) à Rodin (Doillon, 2017), des 7 noms du peintre (Le Guillou, 1997) à La Carte et le territoire (Houellebecq, 2010) ou à Falaise des fous (Grainville, 2018), les oeuvres fictionnelles — littéraires ou cinématographiques — pivotant autour d’un artiste créateur, réel ou inventé, passé ou présent, se succèdent à un rythme qui interpelle. Fascination des écrivains et des cinéastes pour un personnage qui hante toujours l’esprit et place souvent au premier plan un travail et son savoir-faire — celui de l’art — pourtant déchus de leur aura depuis l’avènement de la Postmodernité et devenus simples marchandises — même si leur côte atteint parfois des sommets au-delà du concevable. Mais a-t-on cherché à comprendre, dans ses fondements même, le pourquoi de cet engouement paradoxal, advenu au moment où le discrédit est jeté sur la figure de l’artiste et sur son oeuvre ? Et comment expliquer, en ce début du XXIe siècle, une telle expansion du phénomène ?

Notre volonté est d’interroger la littérature et le cinéma de l’ultra contemporain pour en saisir les motivations et les aspects les plus significatifs. D’autant que le changement de paradigme de la fin du XXe siècle entraîne inéluctablement des différences tant dans l’ordre de l’expression et du formel que dans celui du conceptuel.

 Les oeuvres citées ne sont pas sans faire écho à une tradition deux fois séculaire, d’origine allemande — le künstlerroman — mais dont la littérature française en a donné, au XIXe siècle, un déploiement à la hauteur du nouveau héros romanesque — l‘artiste — à la recherche d’une revendication pour son art en perpétuel renouvellement. La quête romantique du dialogue des arts trouvait l’une de ses voies les plus abouties, au point de s’approprier cette tradition et d’en créer un foyer propre, de source latine lato sensu : de Balzac à Zola, les écrivains n’auront de cesse de réfléchir à leur propre oeuvre par le biais de ce nouveau prophète —l’artiste peintre — et de sa lutte envers et contre tous. Des textes devenus hypertextes, réalisant dans le genre romanesque, grâce à cette intime fusion de la critique à la création, une transcendance et métatextualité qui deviendront les objets convoités et prisés de la littérature du XXe siècle. Une sorte d’oeuvre intégrale. Le genre des genres.

Mais par l’amplitude et la variété des procédés mis en oeuvre, sous le couvert de lier l’art — fût-il plus tardivement le cinéma et non plus la peinture- à la littérature, le deuxième XXe siècle a dilué les caractères intrinsèques du « roman de l’artiste ». Il est très souvent question d’art dans la fiction, mais pas dans l’ADN de son noyau dur, ni dans les considérations propres au travail artistique lié indéfectiblement au créateur. Pourtant, et bien au-delà de considérations biographiques, historiques, sociologiques ou philosophiques, cette question-clé, matrice du roman, — l’artiste lié à son oeuvre — semble, depuis deux ou trois générations, revenir sur le devant de la scène. Et cette attitude si obstinément répétée, souvent sous le nom de plumes célèbres du panorama littéraire ou cinématographique, se devrait d’être observée avec plus d’attention et de minutie. C’est ce que nous nous proposons de faire à l’occasion de ce colloque.

Ainsi voulons-nous revisiter les fictions ultra contemporaines qui tournent autour d’un créateur (peintre, musicien, photographe, écrivain,…), un héros confronté à son travail et voué à la production d’une oeuvre personnelle et inédite. Nous nous attacherons essentiellement à des fictions produites en France et en Espagne, pays limitrophes d’influences réciproques. Mais nous réserverons une séance à d’autres domaines d’expression — italien, allemand ou anglais — si des propositions majeures nous sont faites dans ce sens. Nous nous intéresserons également à des propositions émanant de jeunes chercheurs et chercheuses.

Axes de réflexion et de recherche 

À propos de la nature de l’artiste créateur :

  • Sa psychologie, sa formation dans la fiction ultra contemporaine.
  • La figure de l’artiste ultra contemporain et son lien avec la mythologie. 
  • La place de l’artiste femme dans les fictions ultra contemporaines sur l’art.
  • Du flâneur au ciberflâneur, qu’en est-il de l’inspiration de l’artiste ?
  • Variations sur un portrait de l’(auteur en) artiste.
  • Récits ludiques de biographies fictives d’artistes.
  • La présence de l’artiste dans le cinéma d’animation.

La place du travail artistique dans la vie du créateur :

  • Le conflit de l’artiste, entre la vie et l’oeuvre.
  • L’espace propre à la création, l’atelier de l’artiste dans la fiction.
  • La praxis artistique à l’oeuvre dans les fictions ; la discipline du travail de l’artiste.
  • La fiction ultra contemporaine et le savoir propre à l’artiste, héros de la fiction.
  • Le lien de ce savoir de l’artiste à la technique et à la transmission pédagogique.
  • Les modèles esthétiques de l’artiste ultra contemporain.
  • La place du corps et du modèle dans l’œuvre à produire.
  • La pratique artistique dans son rapport avec les formes du temps (reprise, variation…).
  • L’artiste et le mythe de l’invention technique de l’œuvre. Créateurs de la machine littéraire

Le milieu social et artistique du créateur :

  • L’environnement artistique et socio-culturel, la nouvelle scène artistique.
  • L’articulation de l’individuel et du collectif. 
  • Le rôle des institutions médiatiques littéraires et cinématographiques .
  • La place de l’économie et du marché dans les fictions sur l’artiste.
  • Suivant les enseignements de Bourdieu, quelle structure du champ artistique serait envisagée dans ces oeuvres ultra contemporaines ?

Le travail de l’écriture littéraire et cinématographique :

  • Le métadiscours littéraire et/ou cinématographique dans les fictions de l’ultra contemporain : la pensée du créateur sur la création.
  • Le travail rhétorique pour assumer l’art d’un autre artiste créateur.
  • Le savoir iconographique et ekphrastique déployé dans l’oeuvre.
  • Quels enseignements d’un artiste du passé rebondissent sur le créateur d’aujourd’hui ?

Le lien avec la tradition littéraire des « romans de l’artiste » :

  • Nouvelles configurations du « roman de l’artiste » au XXIe siècle en langues française et espagnole, dans la littérature et le cinéma francophones et hispanoaméricains.
  • Configurations majeures du « roman de l’artiste » au XXIe siècle dans d’autres domaines d’expression. 
  • Le « roman de l’artiste » comme « roman d’apprentissage ».
  • Le « roman de l’artiste ». Parodie et nouveau canon littéraire.
  • Classiques et intertextualité dans la création ultra contemporaine

La conception de l’art qui s’en dégage :

  • Le dialogue de l’artiste avec la tradition : convergences, divergences.
  • Les définitions de l’art et les qualités de l’oeuvre, dans les fictions de l’ultra contemporain.
  • Quel art du XXIe siècle déplacerait le rôle prépondérant de la peinture depuis le XVIIIe dans ces « romans de l’artiste » ?